L’EUROPE À LA CROISÉE DES CHEMINS Éthique et démocratie dans un monde fragmenté

Discours du président de l'AACEE, Vladimir Markovic, lors de l'assemblée générale à Barcelone

COLLOQUIUMSÉVÈNEMENTS

LGLS

10/14/202613 min temps de lecture

L’EUROPE À LA CROISÉE DES CHEMINS

Éthique et démocratie dans un monde fragmenté

Liberté, raison, solidarité et préservation des valeurs

Chers frères et sœurs,

Permettez-moi tout d’abord d’exprimer ma gratitude à la Grande Loge Symbolique d’Espagne pour nous accueillir, pour son hospitalité et pour l’opportunité de nous retrouver dans un esprit de fraternité, de dialogue et de coopération.

Le thème de notre colloque, « L’Europe à la croisée des chemins : éthique et démocratie dans un monde fragmenté », n’a pas été choisi au hasard. Il reflète l’époque que nous vivons, mais aussi la responsabilité qui nous incombe, en tant que francs-maçons libéraux et adogmatiques, envers les sociétés dans lesquelles nous vivons et agissons.

Le sous-titre officiel de notre colloque est : « Liberté, raison, solidarité et préservation des valeurs ». Ce sont là aussi les quatre piliers sur lesquels nous pouvons fonder notre réponse à la fragmentation de l’Europe.

L’Europe se trouve véritablement aujourd’hui à la croisée des chemins. Or, ce carrefour n’est pas seulement politique, économique ou géopolitique. Il est avant tout éthique, moral et civilisationnel.

Nous voyons des sociétés où des élections ont lieu, mais où la confiance envers les institutions démocratiques s’érode. Nous voyons des parlements fonctionner alors que le débat public se durcit. Les procédures démocratiques demeurent formellement en place, tandis que s’affaiblissent parfois l’indépendance des institutions, la liberté des médias et les mécanismes efficaces de contrôle du pouvoir. La démocratie peut subsister dans la forme tout en perdant peu à peu son esprit.

Selon le rapport 2026 de l’Institut V-Dem, le recul démocratique touche sept États membres de l’Union européenne. C’est un avertissement sérieux : l’affaiblissement de la démocratie n’est pas un problème limité à une seule région de l’Europe, mais concerne l’espace européen dans son ensemble.

Parallèlement, la fragmentation européenne est alimentée par le nationalisme et le populisme. Des problèmes complexes sont de plus en plus réduits à de simples slogans, tandis que l’émotion prend le pas sur l’argumentation. Lorsque la politique commence à jouer principalement sur la peur, le mécontentement et les clivages identitaires, ce n’est pas seulement le style politique qui change, c’est aussi la culture démocratique.

La démocratie ne se résume donc pas à des élections. Cela englobe l'État de droit, l'indépendance de la justice, la liberté des médias, la protection des minorités et les mécanismes de contre-pouvoir, mais aussi la capacité d'écouter autrui et d'accepter que ceux qui pensent différemment ne sont pas nos ennemis.

L'Europe contemporaine ne manque pas de politiciens, mais elle manque de plus en plus d'hommes d'État et de visionnaires. Nombreux sont ceux qui gèrent la politique au jour le jour et ne voient pas au-delà de la prochaine élection, tandis que se raréfient ceux qui ont le courage de penser à dix ou vingt ans d'échéance.

Un homme d'État ne se préoccupe pas seulement de ce qui est populaire aujourd'hui, mais de ce qui est bénéfique pour la société à long terme. Un visionnaire ne se contente pas de gérer la crise immédiate ; il cherche à façonner l'avenir. Aujourd'hui, la politique est trop souvent tournée vers la prochaine élection et pas assez vers la prochaine génération.

Lorsque la politique perd sa vision et se réduit à des manœuvres politiciennes, la démocratie peut continuer à fonctionner sur le plan procédural, mais la société commence à perdre le cap.

Parallèlement, si l'on observe le quotidien des citoyens ordinaires, on découvre une Europe bien différente de celle que nous dépeint le discours public. Des personnes de nationalités, de religions, d'origines et de couleurs de peau diverses travaillent ensemble, vivent côte à côte, éduquent leurs enfants en commun, coopèrent, nouent des amitiés et s'entraident.

Certes, l'intolérance existe — il serait erroné de le nier — mais, dans la vie de tous les jours, elle se manifeste encore largement sous la forme d'incidents isolés. Elle est loin d'être aussi répandue ou dominante dans les relations interpersonnelles que le laisseraient penser les sphères politique, médiatique et numérique.

Il convient donc de poser une question qui dérange : si les gens sont capables de vivre ensemble, qui crée alors les divisions — et qui en tire profit ? Ces divisions se nourrissent de peurs, d'insécurité économique, de traumatismes historiques et d'un sentiment d'injustice ; or, ces peurs peuvent être amplifiées politiquement et transformées en conflits. Lorsque la politique n'est plus en mesure de proposer une vision commune de l'avenir, elle tend très facilement à désigner un ennemi commun.

Les médias et les plateformes numériques renforcent ce phénomène. Le conflit attire l'attention, la peur se propage plus vite que les explications, et les positions extrêmes deviennent souvent plus visibles que les positions raisonnables.

Un homme d'État cherche à unir la société autour d'un avenir commun. Les manœuvres politiques, elles, trouvent bien plus aisé de rassembler les partisans autour d'un ennemi commun.

Après la Seconde Guerre mondiale, l'Europe a tenté de bâtir un ordre d'une tout autre nature. Le projet européen n'a pas été conçu comme un simple arrangement économique ; il constituait également une réponse morale à la guerre, au totalitarisme, aux persécutions et aux destructions.

C'est pourquoi l'éthique doit être placée au cœur de notre réflexion.

L'éthique donne tout son sens aux institutions, aux lois et aux procédures démocratiques.

Sans elle, les institutions peuvent subsister mais perdent leur crédibilité ; les droits peuvent être proclamés sans être véritablement respectés.

Ainsi, la question qui se pose à nous n'est pas seulement de savoir quel type d'Europe nous voulons, mais aussi quel type de personne l'Europe appelle de ses vœux. Un individu passif et craintif, replié sur son propre groupe et sa propre identité ? Ou un citoyen libre, responsable et éclairé, capable de dialogue et de solidarité, prêt à défendre la dignité humaine ?

C'est précisément là que commence notre responsabilité maçonnique. Le premier pilier de notre réponse est la liberté.

Pour un franc-maçon libéral et adogmatique, la liberté commence par la liberté de conscience — le droit pour chacun de croire ou de ne pas croire et d'exprimer librement ses convictions, pour autant que cela ne porte pas atteinte aux droits égaux d'autrui.

Pour nous, la laïcité est donc bien plus qu'une simple séparation entre l'État et la religion. Elle garantit qu'aucune religion, aucun dogme ni aucune idéologie ne devienne une norme imposée pour juger de la valeur civique d'un individu.

Parallèlement, nos symboles nous rappellent que la liberté ne se confond pas avec l'arbitraire.

Le Compas nous enseigne à appliquer une mesure morale à nos propres actes et à reconnaître les limites de notre liberté là où commence la dignité d'autrui. L'Équerre nous invite à soumettre nos décisions à l'épreuve de la justice, de la vérité et de la responsabilité.

La liberté sans responsabilité peut verser dans l'égoïsme, tandis que le pouvoir sans limites — même issu d'élections — peut devenir une menace pour la liberté elle-même.

La liberté contemporaine fait également face à de nouveaux défis. La surveillance numérique, la collecte massive de données et les capacités technologiques des États et des entreprises privées soulèvent la question de savoir quelle sécurité nous pouvons rechercher sans sacrifier le droit à la vie privée. Une société démocratique doit protéger ses citoyens, mais elle ne doit pas transformer chacun d'eux en un objet de surveillance permanente.

Le second pilier est la raison.

Dans la tradition maçonnique, la Lumière n'est pas une vérité achevée que l'on posséderait et que l'on imposerait aux autres. Elle est une quête : la capacité de douter, de vérifier, d'apprendre et d'entrer en dialogue avec autrui.

Les plateformes numériques et l'intelligence artificielle ont rendu l'accès au savoir extraordinairement rapide, mais elles ont aussi accéléré la diffusion de contenus faux et manipulés. Selon l'enquête Eurobaromètre de novembre 2025, 79 % des Européens craignent que les citoyens ne fondent leurs choix électoraux sur de la désinformation. Lorsque les gens ne partagent plus même des faits élémentaires, ils ne se contentent plus de vivre avec des opinions divergentes : ils commencent à vivre dans des réalités différentes. Défendre la raison revient donc, aujourd'hui, à défendre la démocratie.

Or, la démocratie ne peut survivre si le citoyen est réduit au simple rôle d'électeur glissant un bulletin dans l'urne tous les quelques années. Elle exige un citoyen actif : une personne qui pose des questions, vérifie les informations, participe et assume une part de responsabilité envers la communauté.

C'est précisément là que la Loge peut offrir un modèle modeste mais significatif. Au sein de la Loge, nous parlons et nous écoutons. Nous élisons et nous votons. Nous acceptons une décision commune. Les charges sont électives et limitées dans le temps. Nos points de vue peuvent diverger, mais cela ne rompt pas pour autant la Chaîne d'Union. Nous apprenons à accepter nos désaccords. C'est là l'une des leçons démocratiques les plus importantes : une différence d'opinion ne doit pas nécessairement engendrer de l'hostilité.

Le troisième pilier est la solidarité.

La Chaîne d'Union n'est pas qu'un simple moment rituel. Elle symbolise l'interdépendance humaine. En son sein, nul n'est seul, et pourtant nul ne se perd dans la foule. Chacun préserve son individualité tout en acceptant une part de responsabilité envers le tout.

C'est peut-être précisément l'image de l'Europe que nous recherchons : des peuples et des États différents qui préservent leur identité, tout en sachant que leur avenir dépend les uns des autres. Nous voyons cette solidarité à l'œuvre lorsque des incendies, des séismes ou des inondations frappent un pays européen et que des pompiers, des équipes de secours, des médecins et du matériel venus d'autres États franchissent les frontières pour porter assistance. Dans ces moments-là, la solidarité cesse d'être un simple slogan.

Un être humain vient en aide à un autre, un État aide un autre État, et les frontières perdent leur importance face à la souffrance humaine.

En Serbie, nous avons nous aussi tenté de traduire ces valeurs en actes. Lors d'une campagne de six mois menée dans plusieurs villes, nous avons encouragé le don d'organes, tandis que notre Fraternité participait également à des dons de matériel médical et apportait son aide à des familles vulnérables. L'objectif n'était pas de montrer qui nous sommes, mais de démontrer ce que signifient nos valeurs lorsqu'elles se traduisent par une responsabilité envers un autre être humain.

Toutefois, ici en Espagne, il serait erroné d'évoquer la solidarité sans parler de la question migratoire. Les récents événements de Ceuta ont montré avec quelle rapidité une crise migratoire peut se transformer en crise humanitaire, sécuritaire et politique, mais aussi comment des personnes fuyant la guerre, la persécution, la pauvreté ou le désespoir peuvent être instrumentalisées à des fins de pression politique et géopolitique. Dès lors, il ne s'agit plus seulement de migration, mais concernant l'instrumentalisation des êtres humains.

Dans sa réaction aux événements de Ceuta, la Grande Loge Symbolique d'Espagne a souligné deux impératifs qu'il ne faut pas opposer : la protection de la dignité humaine et le droit d'un État démocratique de protéger ses frontières, la sécurité de ses citoyens et l'État de droit.

Un État démocratique a à la fois le droit et le devoir de contrôler ses frontières. L'humanité ne signifie pas l'absence de frontières et de règles. Toutefois, une personne qui se trouve à cette frontière ne cesse pas pour autant d'être un être humain. La force de la démocratie réside précisément dans sa capacité à être à la fois ferme et humaine — à protéger ses frontières sans renoncer à ses valeurs.

L'intégration est un processus à double sens. Il est légitime d'attendre de ceux qui arrivent qu'ils respectent la loi, l'égalité, la liberté de conscience et les droits d'autrui, tandis que la société d'accueil doit leur offrir une véritable opportunité de devenir des membres à part entière de cette société.

L'Europe centrale et orientale connaît également une autre facette de la migration : le départ de ses jeunes et de ses citoyens qualifiés. Lorsqu'une société perd des médecins, des ingénieurs, des enseignants, des chercheurs et de jeunes familles, elle perd non seulement de la population, mais aussi du savoir, de la créativité et une partie de son avenir.

La solidarité européenne doit donc également impliquer une réduction des disparités de développement entre les régions, car des inégalités persistantes peuvent aggraver les clivages sociaux et politiques.

Le quatrième pilier est la préservation des valeurs.

Les valeurs ne se préservent pas en les répétant lors de cérémonies ou en les inscrivant dans des déclarations. Elles ne perdurent que lorsqu'elles sont vécues, transmises et mises en pratique.

Dans une loge italienne — un exemple que je relate dans mon livre —, les membres ont appris qu'un candidat à la mairie appartenait à un mouvement néonazi local. Ils n'appartenaient pas au même parti politique et n'ont pas soutenu conjointement son adversaire. Néanmoins, ils se sont publiquement opposés à son élection, estimant que le nazisme était incompatible avec l'éthique maçonnique et la dignité humaine. Cela illustre une distinction importante.

La franc-maçonnerie libérale et adogmatique ne doit pas se transformer en parti politique ni prendre part aux conflits partisans du quotidien. Toutefois, la neutralité politique ne saurait signifier indifférence morale. Nous n'appartenons à aucun parti politique. Mais nous sommes attachés à des valeurs. Nous ne pouvons pas observer un code moral en Loge et un autre dans le monde profane. Si nous ne transposons pas dans nos familles, nos vies professionnelles et la société ce que nous bâtissons au sein du Temple, notre œuvre reste inachevée. La pierre brute n'est pas seulement le symbole de nos imperfections personnelles ; elle nous rappelle que la société dans laquelle nous vivons n'est pas, elle non plus, une œuvre achevée.

Ce message revêt une importance particulière pour l'Europe centrale et orientale. Notre région garde une mémoire vive du fascisme, du nazisme, de la Shoah, des guerres, des dictatures communistes, du nationalisme et des persécutions politiques. La chute du mur de Berlin et du rideau de fer en 1989 a fait naître l'espoir que la démocratisation deviendrait irréversible. Mais l'histoire ne s'est pas arrêtée en 1989.

Il est apparu clairement que le changement de système politique ne crée pas automatiquement une culture politique démocratique. La démocratie ne se résume pas à l'adoption d'une constitution, à la tenue d'élections ou à l'intégration de la législation européenne. Elle exige des institutions solides, des médias libres, l'éducation, des citoyens responsables et une culture du dialogue. C'est précisément en raison de son expérience historique que l'Europe centrale et orientale a une contribution importante à apporter à l'avenir du continent. Notre perspective régionale ne doit pas être fermée sur elle-même ; elle doit contribuer au renouveau de l'Europe en tant que communauté de valeurs.

Nous voulons une Europe qui reste ouverte à tous les États européens véritablement prêts à adhérer à l'État de droit, aux institutions démocratiques, à la liberté des médias, à la laïcité, à la protection des minorités et à la dignité humaine.

Le futur élargissement de l'Union européenne ne doit pas se limiter à une décision géopolitique ou à la satisfaction administrative de critères formels. Toutefois, l'Union européenne ne doit pas non plus perdre sa crédibilité aux yeux des pays candidats. Une perspective européenne authentique et crédible est nécessaire.

Les pays d'Europe centrale et orientale ne doivent pas simplement constituer un espace situé entre l'Est et l'Ouest, mais participer sur un pied d'égalité à façonner l'avenir de l'Europe. L'AACEE joue un rôle important à cet égard. Notre association tire sa substance de l'expérience de l'Europe centrale et orientale, mais son message revêt une portée européenne.

L'AACEE doit être un espace de dialogue, de coopération et de soutien mutuel. Elle doit constituer un lieu où les Obédiences libérales et adogmatiques réfléchissent ensemble aux problèmes auxquels sont confrontées les sociétés européennes et élaborent des réponses concrètes. Nous ne devons pas craindre la sphère sociale et politique si nous l'abordons avec une vision claire de nos valeurs, plutôt qu'avec des ambitions relevant de la politique politicienne. Nous ne sommes pas une organisation politique, mais les valeurs que nous défendons ne sont pas des sujets auxquels la franc-maçonnerie libérale et dogmatique puisse rester indifférente.

L'AACEE devrait donc élaborer des programmes éducatifs, des conférences publiques des expériences et des projets destinés aux jeunes, et devrait renforcer la culture démocratique, l'éducation aux médias, la liberté de conscience, la mémoire historique et le dialogue interculturel. Nous différons par la langue, l'histoire, la culture et les traditions. Mais c'est précisément dans cette diversité que réside notre force.

Dans nos loges, des personnes issues de professions, de nationalités, de confessions et de convictions philosophiques différentes se rencontrent. Et malgré ces différences, nous nous reconnaissons à travers des valeurs communes. C'est peut-être l'un des messages les plus importants que la franc-maçonnerie puisse transmettre à la société d'aujourd'hui : la diversité ne doit pas nécessairement mener à la division, la différence ne doit pas nécessairement engendrer le conflit, et le désaccord ne doit pas nécessairement susciter l'hostilité.

L'avenir de l'Europe ne dépendra pas uniquement des institutions, des traités, des capacités militaires ou des décisions politiques. Il dépendra aussi de notre capacité à préserver les valeurs qui ont permis à la société européenne d'atteindre son niveau actuel de développement civilisationnel : la liberté, la dignité humaine, l'État de droit, la responsabilité, la tolérance et la solidarité.

Ces valeurs ne sont pas un simple héritage du passé. Elles constituent le cadre moral sans lequel un développement durable est impossible. Elles favorisent la confiance, permettent la paix et la stabilité, et créent les conditions d'un progrès économique, social, culturel et humain. Une société qui perd sa boussole morale peut continuer à fonctionner, mais elle peut difficilement accomplir des progrès durables.

C'est précisément pour cette raison que la franc-maçonnerie libérale et adogmatique porte une responsabilité particulière : non pas celle d'imposer des solutions politiques, mais celle de rappeler à la société l'importance de valeurs qui transcendent la politique au quotidien, de les défendre contre toute relativisation et de les porter au sein de la société par ses propres actions.

email: contact@aacee.eu

Adogmatic Association Central and Eastern Europe © 2025. All rights reserved.